Le merveilleux monde d’après

Dès le début du confinement, l’expression « monde d’après » n’a cessé de prendre de la place dans les conversations et dans les propos officiels. Jusqu’au Président de la République qui, très vite, nous expliquait que la vie d’après la crise serait très différente de celle d’avant, et que lui-même se considérait déjà changé par elle.

Qui n’a pas, dans son entourage, sa famille, ses amis ou collègues, entendu parler de reconsidération de certaines valeurs, de prise de conscience des impératifs écologiques, de la découverte que certains métiers jusqu’ici sous-estimés s’avèrent vitaux en temps de crise, de la nécessaire entraide superbement ignorée jusqu’au mois de mars etc, etc… Nombre d’entre nous ont réalisé tout d’un coup qu’ils ont des voisins, un boulanger, un épicier au coin de la rue ou que la cueillette des olives en basse vallée du Rhône mérite la plus grande attention.

Dès la fin du confinement, on allait voir ce qu’on allait voir, autrement dit, un premier aperçu du monde d’après.

Trois semaines se sont écoulées, et à l’approche de la réouverture des bars et restaurants, avons-nous changé, au moins un peu ? Peut-être, mais ce n’est pas d’une aveuglante évidence. Voici trois exemples significatifs d’éventuels progrès que nous aurions accomplis depuis le 17 mars.

Les petites fêtes improvisées en extérieur font se multiplier les immondices abandonnés : bouteilles, canettes, boites, masques, papiers et autres détritus jonchent les rues et de nombreux chemins de campagne en quantité désespérante. Premier constat : le Covid n’a pas transformé les porcs en personnes civilisées.

Le non-respect des gestes barrières se généralise, y compris chez certains qui applaudissaient le personnel soignant tous les soirs à 20 heures. Deuxième constat, donc : il semble que notre quotient intellectuel moyen ait plutôt stagné durant le confinement…

Avec l’approche du second tour des municipales, certains comportements politiques se révèlent intacts, comme sortis d’hibernation : telle candidate à Paris tractant hier au mépris des gestes barrière, tel autre à Clermont-Ferrand distribuant généreusement aux électeurs des masques offerts en réalité par la Région, sans oublier les parties de poker menteur qui ont repris, à l’ancienne ! Troisième constat : les progrès que la nature humaine aurait réalisés durant ces deux mois et demi sont d’une grande modestie…

Patience, diront les irréductibles optimistes ! La crise n’étant pas terminée, tous les espoirs sont permis.

Certes, mais même si la crise sanitaire s’éloigne un peu, sa conséquence directe, le cataclysme économique, se profile à grande vitesse et risque bien de réduire à néant leurs espoirs de monde meilleur. Il n’est pas exclu qu’avant la fin de l’année, deux ou trois millions de nouveaux chômeurs viennent s’ajouter au contingent actuel, déjà désastreux. L’Etat, largement surendetté avant la crise, continue d’emprunter des milliards tous les jours et va devoir respecter sa promesse d’investir massivement dans l’hôpital. Les recettes fiscales et sociales, avec la récession historique que nous vivons, accuseront une baisse abyssale, réduisant d’autant les marges de manœuvre. Les finances publiques dans leur ensemble seront exsangues sous peu, et les choix à faire forcément cruels. Certains syndicats qui ne seront pas nommés ici (chacun les reconnaîtra), vont avoir besoin de plusieurs mois avant de comprendre la réalité de la situation et ne manqueront pas de la compliquer.

Alors, toujours optimistes, malgré tout ? Le monde d’après sera meilleur que le monde d’avant ? Vraiment ?

Quelques uns d’entre nous procèderont probablement à des ajustements dans leur façon de consommer, dans leurs priorités en termes de travail, de relations sociales, de culture… D’autres gèreront tant bien que mal leur quotidien, certains s’en remettront à leur débrouillardise, et pour des millions de personnes enfin, ce sera très, très dur. La fracture sociale, déjà insupportable, va considérablement s’aggraver. Le (ou la) Covid aura fait en France probablement un peu plus de 30000 morts, soit l’équivalent de trois grosses grippes, mais aura aussi généré un indescriptible chaos économique à l’échelle de la planète (*). La véritable sortie de crise va prendre des années. Le merveilleux « monde d’après » n’est malheureusement pas pour demain et reste, pour le moment le fruit de l’éternel recours à la pensée magique, cette illusion qui va très vite se fracasser sur la réalité.

Libre à chacun, bien sûr, de se livrer aux incantations habituelles et aux vieilles ritournelles idéologiques pour croire en un monde nouveau dans lequel l’Etat protecteur, si critiqué mais que presque tous les secteurs de métier appellent au secours, sauvera toujours tout et tous de la faillite annoncée. Le monde d’après sera fait de sacrifices et de beaucoup de travail pour celles et ceux qui auront la chance d’avoir un job. Pas franchement merveilleux, donc, je vous l’accorde.

Depuis le début de la crise, est née une formule consensuelle qui, tel un trouble obsessionnel compulsif, conclue toutes les formes écrites ou orales de communication, et je vous la livre ici bien sincèrement : prenez soin de vous !

Marc T.

(*) L’ampleur des dégâts pose de fait le problème de la gestion des personnes qui annoncent déjà leur intention de refuser le vaccin lorsque celui-ci sera proposé. J’y reviendrai.