Libéral, une insulte ?

Le mot libéral est devenu une insulte en France.

En effet, depuis des décennies, le libéralisme est confondu avec le capitalisme de connivence. Le capitalisme, le vrai, n’est jamais qu’un système économique selon lequel une entreprise privée a besoin de capitaux pour fonctionner, et donc de personnes, des actionnaires, qui mettent des moyens (généralement de l’argent) à la disposition d’une entreprise, de manière pérenne. Le fait que ces capitaux soit rémunérés par le biais d’un versement de dividendes choque certains esprits qui lui préfèrent le livret A, mais tout cela est plutôt normal, et surtout, assure la stabilité voire la croissance de l’activité économique.

A contrario, le capitalisme de connivence est celui qui permet à certains détenteurs de capitaux, de s’entendre et spéculer au détriment d’entreprises, et même de la société dans son ensemble. Ce capitalisme là existe, il est le fait de prédateurs qui sont à combattre. C’est, ou ce devrait être le rôle de l’Etat. Mais il n’est en rien assimilable au libéralisme.

Donc, les pourfendeurs de la doctrine libérale, ceux qui l’affublent de préfixes réducteurs, ultralibéralisme par exemple, ceux encore qui parlent de néolibéralisme (qui serait un libéralisme nouveau ?), ou comme j’ai pu le lire récemment, le qualifient « d’échevelé » (!) le confondent avec le capitalisme de connivence.

Sortons deux minutes des dogmes nés avec Marx.

Le libéralisme date de l’époque des Lumières, période généralement chérie par les anti libéraux, durant laquelle sont défendues les valeurs de liberté, d’égalité des droits, et sont dénoncées les inégalités sociales et toutes les formes d’obscurantisme. Bref, il est issu du 18ème siècle et de l’humanisme ambiant.

Le libéralisme repose sur la confiance en la capacité de l’homme à s’autodéterminer (et donc sur l’acceptation du risque représenté par ceux qui n’auraient pas cette capacité) et sur des règles claires que la puissance publique est chargée de faire respecter. En d’autres termes, il s’agit de liberté de penser, de s’exprimer, de créer, d’entreprendre, mais aussi de responsabilité.

Ne dit-on pas de parents qu’ils sont libéraux lorsqu’ils laissent à leurs enfants une grande liberté de mouvement et d’action, après et seulement après s’être assurés que ceux-ci étaient capables d’en assumer la responsabilité ? Le risque d’échec est intégré et la liberté accordée le prend en compte.

Être libéral, c’est appliquer ces principes simples à l’ensemble de la société. C’est faire confiance aux femmes et aux hommes qui la composent.

Être libéral, c’est lutter pour l’égalité des chances, et il y a encore beaucoup à faire car on ne parviendra sans doute jamais à gommer les effets de l’environnement social, sans nier l’inégalité des capacités de chacun, inégalité elle-même indépendante des droits supposés égaux.

Être libéral c’est faire de la liberté le bien fondamental sans lequel les autres sont inaccessibles. Sans liberté, pas de fraternité ni d’égalité réelles. C’est, par exemple, s’opposer à l’Etat espion et la multiplication des fichiers à des fins de surveillance, c’est être favorable à la GPA, à la capacité des femmes à disposer de leur corps, à la légalisation du cannabis, c’est permettre la liberté de circulation dans et à l’extérieur des frontières…

En matière d’économie, c’est casser le capitalisme de connivence, c’est briser les rentes, c’est vouloir instaurer un véritable revenu universel (pas celui de Hamon !), c’est exiger la propriété de nos données personnelles, c’est s’opposer aux monopoles, qu’ils soient d’Etat ou privés, et privilégier la concurrence. Imaginons un instant le prix de l’abonnement à nos téléphones portables et la qualité des services si la bonne vieille France Telecom était toujours seule sur le marché !

Alors bien sûr, le libéralisme présente des dangers, et aussi d’évidentes faiblesses. Certains abusent de leur liberté et portent atteinte à celle des autres, ou même à leurs droits. Ceux qui n’ont pas le sens des responsabilité évoqués plus haut. D’où la nécessité de règles, et de la capacité à les faire appliquer.

Enfin, en matière économique, l’invasion du numérique a changé la donne dans bien des domaines du travail. Il donne un avantage décisif à ceux parmi les travailleurs qui ont le plus de facilités à s’y adapter. De plus, le numérique a donné naissance à de véritables mastodontes qui bafouent les règles de la concurrence. Un libéralisme qui tient compte de ces évolutions est à inventer, au risque que les politiques décident seuls.

Cette mise à jour est urgente. On voit bien, partout, que la démocratie est perçue de moins en moins comme un système irremplaçable. Que la liberté même semble prête à être sacrifiée au bénéfice d’une supposée sécurité, d’une très improbable égalité, et d’un consumérisme sans faille.

La France n’a jamais connu de dirigeant libéral, au sens développé plus haut. Et n’en connaît pas non plus actuellement. Ceux qui prétendent le contraire se trompent sur le sens du mot libéral.

C’est culturel, voire dogmatique.

Et ils en ont fait un gros mot. Une insulte.

MT