Nous aimons les inactifs, surtout morts.

C’est une constante, au moins en France. L’idéal pour être aimé, pour un personnage politique, c’est quand même d’être silencieux, inactif, et si possible, mort ! Voyez Jacques Chirac, en ce 30 septembre : les sondages le désignent meilleur président de la cinquième république, à égalité avec de Gaulle, loin devant François Mitterrand, et, bien sûr, tous les autres.

L’émotion populaire qui a suivi son décès y est évidemment pour beaucoup. Certaines caractéristiques de l’homme aussi. Perçu comme étant chaleureux, amateur de bonne chère et de femmes, un brin franchouillard, autant de signes qui rendent facilement sympathique et donc, populaire. Indépendamment de l’action politique.

Il n’est pas question ici d’émettre un jugement de fond sur celle-ci. Qui suis-je, d’ailleurs, pour me le permettre ? Mais comme beaucoup de français, j’ai apprécié quelques moments forts de son passage à l’Elysée : le refus opposé aux Etats-Unis de la guerre en Irak, le discours du Vel’ d’hiv’, celui de Johannesburg (notre maison brûle), phrase tout de même sans suite concrète, la suppression du service militaire qui quelque temps plus tard, se discute, le musée des Arts Premiers du quai Branly… J’ai aussi dégusté quelques belles énormités : le « bruit et l’odeur » de la famille immigrée sur le palier du HLM, saillie que même Marine le Pen ne pourrait se permettre aujourd’hui, la dissolution stupide de l’assemblée qui l’a évidemment conduit à la cohabitation, la reprise certes éphémère mais catastrophique des essais nucléaires, des propos incroyablement misogynes (la femme idéale… qui sert les hommes à table, s’assied jamais avec eux et ne parle pas) et indignes de celui que l’on présente comme aimant les femmes…

Bref, Chirac était comme beaucoup, ambivalent, multiple, et comme tout le monde, loin d’être parfait. Le non à Georges Bush, est aujourd’hui traduit par « il avait des couilles, lui … » Les mêmes qu’il avait proposées à Margareth Tatcher sur un plateau. Ça plait à un électorat populaire. Mais les blagues lourdes façon Bigard, si elles façonnent une image populiste, ne suffisent pas à faire un grand homme d’Etat. En juin 2006, Jacques Chirac bénéficiait de 16% d’opinions positives, et en fin de mandat, 10 mois plus tard, de 25%. A titre de comparaison, à la fin de leur mandat, Giscard était à 44% d’opinions favorables, et Mitterrand au terme de son premier mandat, à 59%. Aujourd’hui, Chirac est à égalité avec de Gaulle dans le souvenir de la population. Souhaitons à l’ensemble de ses successeurs, toujours de ce monde, de connaître une postérité équivalente. Et il y a de grandes chances pour que cela arrive !

Quelques jours avant la disparition de Jacques Chirac, un sondage Odoxa pour France Inter relatif aux personnalités politiques préférées des français établissait le podium suivant : dans l’ordre, Hulot, Juppé et Sarkozy, trois grands rangés des voitures sur la scène politique. Trois silencieux et inactifs, mais aujourd’hui largement distancés par un illustre disparu. Ainsi va la considération par le peuple du personnel politique. Ainsi se nourrit quotidiennement le populisme qui séduit chaque jour un peu plus nos concitoyens.

Alea jacta est.

MT.